mercredi 21 septembre 2011

Le "Mouvement de la Gloire" et la "troisième vague" charismatique (suite)

Toronto Airport Christian Fellowship
Dans ma note évoquant l'ouvrage Les nouveaux mouvements charismatiques, j'ai esquissé une présentation succincte de ce qu'on entend habituellement, en sociologie des religions par "troisième vague" charismatique, ce courant qui débute à la fin des années 1970 sous l'impulsion de divers théologiens et prédicateurs évangéliques, notamment nord-américains, et qui prend une  ampleur mondiale dans les années 1980. Or, il s'avère que  le terme "troisième vague" - initialement proposé, dès le début de la décennie 1980, par le théologien américain Charles Peter Wagner - reçoit une acception relativement différente, plus restreinte, dans le contexte catholique.


En effet, dans le livre en question, les deux articles abordant le phénomène avant tout sous un angle historique (1) en fixent l’origine dans les manifestations spectaculaires qui bouleversèrent, à partir de 1994, une communauté protestante évangélique de Toronto au Canada, la Toronto Airport Christian Fellowship (TACF - aujourd’hui dénommée Catch The Fire, voir ici)  appartenant alors au mouvement des Eglises Vineyard créé par le pasteur John Wimber. Reprenant plus ou moins - avec quelques différences cependant - une périodisation proposée par le Frère Silouane Ponga lui-même (voir ici, par exemple), le premier article distingue une "première vague" de Renouveau à partir du XVIIIe siècle, avec le méthodisme de John Wesley, puis une seconde à partir du Réveil de Topeka en 1901 au Kansas qui aurait donné, selon l’article en question, « Le Renouveau Charismatique ‘classique’ du XXème siècle » ayant « touché l’Eglise catholique à partir de 1967 » (P. Bernard Peyrous, op. cit., p. 27) (2). L’auteur distingue enfin une troisième vague à partir des évènements de Toronto en 1994, voire une quatrième aujourd’hui. A part une brève allusion aux "prophètes de Kansas City" (p. 26), l’article ne mentionne quasiment pas ou en tout cas pas de façon claire, le contexte évangélique et pentecôtiste pourtant incontournable (le mot "pentecôtiste" n’est d’ailleurs, sauf erreur de ma part, à aucun moment utilisé dans le texte).

Carlos Payan
L’article suivant, écrit par Pierre Chieux (3), retrace, lui, de façon bien documentée, l’impact, à partir du milieu des années 1990, de la "Bénédiction de Toronto" - appelée dans les premiers temps "Bénédiction du Père" - sur les milieux charismatiques en France, protestants comme catholiques. Y sont évoqués notamment des associations à vocation oecuménique, comme, du côté protestant, le Centre chrétien de Gagnères ou l’Espace du Plein Evangile de Mâcon où Carlos Payan fut un temps pasteur, mais aussi une plate-forme de rencontre transconfessionnelle : la Consultation charismatique oecuménique francophone (CCOF). L’auteur mentionne également "Embrase nos cœurs", créée à en 1997 à l’initiative du pasteur anglican Charlie Cleverly, alors en charge de l’Eglise réformée de Belleville, et les conférences œcuméniques organisées par cette association à partir de 1998, ainsi que le grand rassemblement de Charléty en cette même année 1998 alors décrétée, du côté catholique, "année de l’Esprit-Saint". Puis Pierre Chieux note l’influence, à partir de 1999, du "Buisson Ardent", le "projet" initié en 1997 par Kim Kollins et la création, cette année-là de l’association "Intercession-France" à la suite de l’appel lancé en France par le leader évangélique ougandais, John Mulinde, invité par "Embrase nos Cœurs". Cependant, ce n’est semble-t-il qu’au début des années 2000, après l’expérience charismatique faite par un groupe de jeunes rassemblés pour les Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) que le terme "troisième vague" se répand du côté catholique, popularisé notamment par le frère Silouane Ponga, pour désigner ce mouvement transconfessionnel de "rafraichissement" et "d’effervescence spirituelle". Dans le même temps, le courant "dans la Gloire", porté par Ruth Ward Heflin (une femme pasteur évangélique charismatique américaine décédée en 2000), commence à exercer une influence importante sur cette mouvance en France – d’où le nom de "mouvement de la Gloire" qui se répand concurremment à celui de "Troisième vague". C’est à ce courant initié par Ruth Ward Heflin que l’on peut attribuer la multiplication des "miracles" associés, selon les intéressés, à l’apparition de "paillettes d’or" ou de "prothèses dentaires en or" au cours de certains rassemblements. Enfin, pour compléter le tableau, Pierre Chieux cite l’association "Paris tout est possible", créée sous l’impulsion du pasteur Carlos Payan.
Ruth Ward Heflin


Ce que l’on constate surtout, en fait, à travers les articles de cet ouvrage, ce sont les interrogations, pour ne pas dire les réticences, que cette "troisième vague" a suscité dès ses débuts et suscite encore aujourd’hui, au sein de l’institution ecclésiale catholique. Révélatrice en ce sens, la position adoptée par le Père Bernard Peyrous, dans le premier article cité, pour lequel, à l’évidence : "la Troisième vague n’appartient pas à la tradition biblique ni à la tradition catholique" et il ajoute : "On ne saurait en dire autant du Renouveau en général qui est, certes, arrivé dans l’Eglise catholique par le biais du Protestantisme, mais dont les manifestations s’ancrent dans le passé de l’Eglise" (op. cit., p. 46).

De fait, l’appréhension de ce phénomène, du côté catholique, me semble devoir être replacée dans la perspective plus large de l’attitude de l’Eglise romaine envers les mouvements charismatiques contemporains, depuis leur apparition en son sein à la fin des années 1960. Après une période d’effervescence débordant largement et de façon soudaine l’institution catholique, celle-ci a progressivement repris le contrôle. De ce fait, dans la décennie 1980 jusque au début des années 1990, les groupes et communautés charismatiques sont, pour la plupart, "rentrées dans le rang", en se réinscrivant clairement dans la tradition catholique et en encadrant de façon plus stricte l’exercice des dons spirituels. Quant à l’ouverture œcuménique des débuts qui voyaient des chrétiens de diverses confessions prier ensemble, elle est, à cette époque, bien mal en point du fait du raidissement des uns et des autres sur leur identité confessionnelle, aussi bien du côté protestant, notamment évangélique, que catholique (4). Le Réveil démarré en 1994 à Toronto en milieu évangélique, qui se répandra rapidement dans le Renouveau charismatique, protestant et catholique, en France comme ailleurs, a secoué à nouveau ces divers milieux et a provoqué une nouvelle effervescence transconfessionnelle qui échappe encore aujourd’hui en partie au contrôle ecclésiastique.




* Pour une approche journalistique intéressante du sujet, voir, en cliquant sur les liens, divers articles parus dans les périodiques catholiques : La Croix et La Vie :

"Catholiques et évangéliques vers l'unité", par Bernard Jouanno (La Croix, 19/03/2006)
"Prière de guérir", par Céline Hoyeau, Matthieu Verrier, Mélanie Frey (La Vie, n° 3175, 06/07/2006)
- "Comprendre le renouveau charismatique", par Claire Lesegretain (La Croix, 26/04/2009)
"Le renouveau charismatique cherche un nouveau souffle", par Jean Mercier (La Vie n° 3339, 27/08/2009)
"Doit-on copier les évangéliques?" par Jean Mercier (La Vie n°3370, 01/04/2010)


1. P. Bernard Peyrous, "Réflexions d'histoire de la spiritualité sur la 'Troisième vague'", Les nouveau courants charismatiques, 2010, pp. 25-50 ; Pierre Chieux, "Bénédiction du Père, Troisième vague, Courant de la Gloire... De quoi parle-t-on? En quoi ces courants touchent-ils le Renouveau?", id., pp. 51-74.
2. On remarquera que le Frère Silouane Ponga (qui est cité par l’auteur de l’article, qui le qualifie "d’actuellement hors débat") développe les choses de façon un peu différente dans le texte indiqué en lien.
3. Membre de la "Fraternité pentecôte". Cette organisation, créée en 1988 par Pierre et Maryse Pelletier, est décrite, sur le site Internet associé, comme "le service national des groupes de prières du Renouveau Charismatique".
4. Voir à ce propos l’ouvrage fort bien documenté d’Olivier Landron : Les communautés nouvelles : nouveaux visages du catholicisme français, Cerf, 2004.

1 commentaire:

  1. Jean de Crombrugghe4 mars 2012 à 10:29

    Merci beaucoup pour cet article que je trouve lumineux et très instructif, sans parti pris.

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