mardi 28 avril 2015

Les pionniers du pentecôtisme à Madagascar (2) : les époux Silva

S’il est utile de réévaluer la place de Jane Collins-Daoud dans l’implantation  du pentecôtisme à Madagascar, il apparaît encore plus nécessaire de faire sortir de l’ombre d'autres "pionniers" qui ont joué un rôle essentiel dès la deuxième moitié des années 1960, à commencer par le couple brésilien-suédois Silva qui est presque totalement ignoré par les quelques travaux existant sur le sujet.

Ainsi, Paul Calzada, des ADD de France, mentionne bien, dans son ouvrage commémorant les 40 ans de l’action missionnaire du mouvement à travers le monde, les époux Daoud et Jesosy Mamonjy, mais pour les ADD malgaches, il évoque seulement, sans plus de précisions, le travail de missionnaires suédois (Calzada, 1997 : 96-97). Par ailleurs, dans une publication plus récente, on trouve certes une référence à un missionnaire brésilien à l’origine de l’ADD de Madagascar (Radimilahy et Andriamampianina, 2006 : 99), mais le nom est orthographié Sylva et le missionnaire en question est présenté comme ayant introduit le mouvement pentecôtiste dans l’île en 1962, ce qui dénote très probablement une confusion avec M.A Daoud. Quant à l’article de L. Jacquier-Dubourdieu publié en 2009, pourtant bien documenté par ailleurs sur les débuts du pentecôtisme malgache, celui-ci soutient de façon erronée que les ADD de Madagascar ont été fondées en 1978 par le pasteur danois francophone Ove Falg. De surcroît, entre 1967 et 1978, Ove Falg, à la demande de M.A. Daoud, aurait assumé la direction spirituelle des pasteurs de Jesosy Mamonjy, en lien avec l’action missionnaire des ADD de France et la Mission Salut et Guérison réunionnaise (Jacquier-Dubourdieu, 2009 : 370). Or, en réalité, le pasteur Falg, pionnier du pentecôtisme en France, n’est arrivé qu’en 1977 à Madagascar, à la demande des églises brésiliennes et suédoises qui avaient débuté une œuvre missionnaire dès 1967 grâce aux époux Silva. Par ailleurs, L. Jacquier-Dubourdieu évoque « une dizaine de missionnaires scandinaves, brésiliens, américains ou français » qui, selon la sociologue, seraient venus à cette période à Madagascar pour "visiter" l’église Jesosy Mamonjy, « sans parvenir à réconcilier les fidèles ni instaurer une autorité centrale reconnue par tous. » (Jacquier-Dubourdieu, id.). En fait, après l’expulsion des époux Daoud de la Grande Île en 1967, deux missionnaires américains (dont un évangéliste dénommé Fox) furent envoyés par les Assemblies of God américaines (à la demande apparemment des époux Daoud) dans le but de reprendre en main l’église Jesosy Mamonjy. Cette tentative, qui échoua très vite, entérina la rupture déjà amorcée quelques années auparavant par les Daoud avec les ADD des Etats-Unis. C'est ce qui ressort des entretiens réalisés avec certains acteurs malgaches de cette époque dans le cadre d'un travail universitaire en théologie soutenu en 2006 à l'université de Pretoria (Van Niekerk, 2006 : 136-139).

L’étude en question, accessible en ligne ici, mentionne elle aussi un missionnaire brésilien à l’origine des ADD malgaches, mais elle le dénomme "Silver" (id. : 139). Qui était donc ce missionnaire? Son identité exacte, ainsi que celle de son épouse, apparaissait en fait en 2010-2011 dans un document interne de l’ADD de Madagascar disponible un temps en ligne, sans nom d’auteur, sur le site Internet du mouvement (www.addmadagascar.org). Ce document a malheureusement disparu depuis de ce site, mais à l'époque, une rapide recherche Google à partir du nom de ces missionnaires m’a appris que ceux-ci sont loin d’être des inconnus au sein des ADD de leur pays. Euclides Arlindo Silva (1913-2006) était en effet pasteur à Aracaju au Brésil avant de partir en 1966 à Madagascar, et il était  même, depuis 1949, président des ADD de l’Etat de Sergipe au Brésil. En 1958, il épousa la missionnaire d’origine suédoise Gudrun Maria Ling (1916-1976), plus connue sous le nom de « Guida » Ling, de l’église pentecôtiste suédoise Filadelfia (1). Sous l’impulsion de « Guida » Ling Silva, fortement investie dans le travail social et éducatif, fut inauguré en 1959 à Aracaju un important orphelinat qui porte aujourd’hui le nom de sa fondatrice (De Araujo I., 2007 : 429).

Les époux Silva et les enfants de l'orphelinat des ADD de Sergipe

La famille Silva (fin des années 1960?)
Se réclamant d’un appel missionnaire pour Madagascar, Euclides Arlindo Silva et Guida Ling arrivèrent en 1966 dans la Grande Île en compagnie de leur petit garçon sans parler un mot de malgache, avec juste quelques rudiments de français. Il ne restèrent que quatre ans environ à Madagascar, mais ils eurent tout de même le temps d’y implanter une Eglise – déclarée officiellement en 1970 – comptant 700 fidèles à leur départ, un orphelinat et une école. Ils partirent ensuite comme missionnaires en France (!) où ils ne restèrent qu’un an. Guida Ling décéda en 1976 en Suède (De Araujo, id.). Quant à Euclides Arlindo Silva, il continua sa carrière de missionnaire et de pasteur avant de décéder en 2006 au Brésil (voir par exemple ici).

De 1970 à 1977, les époux Silva furent remplacés à Madagascar par divers missionnaires envoyés par les ADD du Brésil et l'Eglise Filadelfia suédoise, notamment, à partir de 1974, par deux missionnaires brésiliens, Edson Alves da Silva et Virginio de Carvalho Neto, qui firent l’un et l’autre par la suite une belle carrière au sein des ADD brésiliennes (Virginio de Carvalho Neto est aujourd’hui le pasteur président des ADD de l’Etat de Sergipe) (voir ici et ).
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1. Les ADD brésiliennes, issues en 1911 de l’œuvre évangélisatrices de deux missionnaires pentecôtistes suédois venus des Etats-Unis, Daniel Berg et Gunnar Vingren, ont longtemps gardé des liens avec le pentecôtisme suédois, voir par exemple ici.




Références bibliographiques :

Calzada P., Racontez ses merveilles, 40 ans de mission, Viens et Vois, Grezieu la Varenne, 1997.
De Araujo I., « LING, GUDRUN MARIA (1916-1976) », in Dicionário do Movimento Pentecostal, Rio de Janeiro, CPAD, 2007, p. 429.
Jacquier-Dubourdieu L., « Le rôle des églises évangéliques dans la dérégulation et la recomposition du champ chrétien à Tananarive », in D. Nativel & F.V. Rajaonah, Madagascar revisitée. En voyage avec Françoise Raison-Jourde, Paris, Karthala, 2009, pp. 352-379.
Radimilahy C. & Andriamampianina R., « Lieux de culte chrétiens, musulmans et hindouistes à Antananarivo », in S. Blanchy, J-A. Rakotoarisoa, P. Beaujard, C. Radimilahy (dir.), Les dieux au service du people. Itinéraires religieux, médiations, syncrétisme à Madagascar, Paris, Karthala, 2006, pp. 89-142.
Van Niekerk H., An Investigation of Senior Leadership and Organisational Structure in a Malagasy Congregational Setting, Department of Practical Theology, University of Pretoria, 2006, 155 p (non-publié). Disponible en ligne ici.

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