mardi 19 janvier 2010

Mobilisation pour Haïti en milieu évangélique

Une note publiée hier sur le blog de Sébastien Fath évoque la tragédie haïtienne, en s'intéressant aux Eglises chrétiennes, catholique et protestantes, dans cette île frappée par une catastrophe sans précédent, ainsi qu'à la mobilisation en France, au sein de ces deux confessions religieuses, pour la mise en place d'une aide à destination de la population haïtienne durement éprouvée.

Cette solidarité est aussi le cas des Eglises Evangéliques, comme on peut le constater, pour ne prendre que quelques exemples, sur le site des Assemblées de Dieu de France, sur celui de la Fédération des Eglises Chrétiennes Evangéliques (une Fédération d'Eglises pentecôtistes-charismatiques rassemblant 578 Eglises dans 18 pays - 34 Eglises en France) ou encore sur celui de COEF5 (un réseau international d'Eglises charismatiques créé à l'initiative de l'évangéliste Philippe Joret). Soit dit en passant, on remarquera que l'article sur le site des ADD de France mentionne, avec une certaine distance critique, les propos du télévangéliste américain Pat Robertson quant aux raisons selon lui du séisme (un pacte contracté avec le diable au cours de la révolte menant à l'indépendance haïtienne), propos évoqués  également dans un des commentaires suscités par la note de S. Fath.

Ce genre de discours au contenu plus que discutable mérite tout de même une certaine attention, d'un point de vue sociologique et anthropologique, car il contribue à "encoder" un imaginaire global promu notamment dans le monde entier par des milieux "néo-charismatiques" obsédés par la démonologie et de supposés "complots sataniques".

Cet imaginaire se retrouve dans le contexte malgache, par exemple. Ainsi, en 2004, le président Marc Ravalomana fut accusé publiquement par le pasteur Richard Andriamanjato1 d'avoir "pactisé avec Satan" et, grâce à cela, de s'enrichir au détriment de la Nation malgache entraînée, elle, "vers le gouffre". Cette accusation visait à renverser complètement l'image associée à Marc Ravalomana dans une partie de la population malgache au moment de son accession au pouvoir en 2002 : celle de l'homme d'affaires prospère car "élu par Dieu" pour sortir Madagascar de sa situation difficile. L'histoire en question resurgit en début d'année 2009, lorsque, après la prise du pouvoir par la force d'Andry Rajoelina, des mpiandry, c'est à dire des fidèles de mouvements de Réveil (fifohazana) au sein du protestantisme malgache, brûlèrent ostensiblement des objets censés avoir appartenu à l'ancien président, présentés comme des preuves de "idolâtrie" et de la "sorcellerie diabolique" à laquelle se serait livré Marc Ravalomanana. Cet "autodafé" fut en quelque sorte la réponse en miroir aux événements de 2002 qui virent ces mêmes mpiandry investir les Ministères pour en exorciser les forces diaboliques supposées liées là aussi à l'ancien pouvoir de Didier Ratsiraka2.

http://www.laprocure.com/cache/couvertures_mini/9782845861626.jpgPour en revenir à la situation en Haïti, c'est à dessein que j'ai choisi comme exemple des mouvements de type pentecôtiste et charismatique, car, à côté des Eglises baptistes, méthodistes et nazaréennes, ce sont ces courants, pentecôtistes et évangéliques charismatiques, qui contribuent à la croissance forte du protestantisme en Haïti. On peut se reporter à ce sujet à l'ouvrage d'André Corten, Misère, religion, et politique en Haïti. Diabolisation et mal politique, Paris, Karthala, 2001 (qui aborde aussi le renouveau charismatique catholique), avec, en complément, l'analyse critique de ce livre, proposée par Laennec Hurbon dans les Archives de Sciences Sociales des Religions.

Sébastien Fath souligne par ailleurs dans sa note le taux de pratique religieuse élevée en Haïti. C'est le cas également pour les Haïtiens en France comme le signale Claude Delachet-Guillon3 qui avance le chiffre de 90% de fréquentation au moins occasionnelle des Eglises chrétiennes pour les 30 000 Haïtiens ou originaires d'Haïti en France métropolitaine au milieu des années 1990 (selon les estimations  de cet auteur à l'époque, aujourd'hui ce chiffre monte probablement à 40 000 à 45 000 en France sans compter les résidents en outre-mer). Par contre, à la différence d'Haîti où le catholicisme est encore dominant par rapport au protestantisme (de moins en moins), il semble que ce soit  l'inverse en France (DELACHET-GUILLON, pp. 99 et sq.).

Pour ce qui est du protestantisme, deux Fédérations  regroupent une grande partie des communautés écclésiales locales, la plupart situées en ïle-de-France, représentatives des mêmes courants qu'en Haïti :

- L'Alliance des Eglises Evangéliques - Consistoire Protestant de France et d'Europe (créée dès 1985 à l'initiative du pasteur Emmanuel Toussaint, également président aujourd'hui du Consistoire Mondial Protestant Haïtien), une Alliance en dialogue avec la Fédération Protestante de France qui représente au moins 7000 fidèles en France, Belgique et Pays Bas.

- L'Union des Eglises Evangéliques Haïtiennes et Afro-caribéennes, présidée par le pasteur Luc Saint-Louis, qui revendique environ 1000 membres et qui est partie prenante dans la création du CNEF, le Conseil National des Evangéliques de France.

http://www.potomitan.info/ayiti/photos/radiographie.jpg



A lire sur le sujet : un ouvrage écrit par le pasteur Toussaint en collaboration avec Weibert W. Arthus, intitulé Radiographie de la communauté protestante haïtienne de France (Editions de l'Alliance, 2008), dont le site Potomitan (consacré aux cultures et langues créoles) fait une présentation détaillée, ici.
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1. Un pasteur protestant de la FJKM (l'Eglise Réformée malgache dont M. Ravalomana est vice-président) lié au gouvernement déchu de Didier Ratsiraka en tant qu'homme politique et ancien président de l'Assemblée nationale.
2. JACQUIER-DUBOURDIEU Lucile, "De la guérison des corps à la guérison de la Nation. Réveil et mouvements évangéliques à l'assaut de l'espace public", Politique Africaine, 86 : Madagascar, les urnes et la rue, juin 2002.
3. DELACHET-GUILLON Claude, La communauté haïtienne en Île de France, Paris, L'Harmattan, 1996, pp. 99 et sq..

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