vendredi 15 janvier 2010

L'oeil de Carafa

Ce blog n'étant pas exclusivement consacré au pentecôtisme, l'envie me vient de signaler un roman tout à fait extraordinaire dont j'ai terminé la lecture récemment.

Etonnant, l'ouvrage en question - publié en 1999 en Italie sous le titre "Q" et en France, en 2001, sous celui de "L'oeil de Carafa" - l'est à plus d'un titre : déjà par son souffle, son écriture talentueuse et son érudition qui ne sont pas sans évoquer les meilleurs romans d'Umberto Eco. Mettant en scène l'effervescence entraînée par la réforme protestante au cours des premières décennies du XVIe s. dans toute une partie de l'Europe, le récit, entrecoupé de missives adressé par un mystérieux espion, "Q", au cardinal romain Gianpetro Carafa (futur Paul IV), transporte le lecteur dans le sillage d'un non moins mystérieux capitaine anabaptiste, compagnon de Thomas Müntzer. On parcourt ainsi l'Allemagne secouée par les Guerres des paysans  pour finir  en Italie, à Venise, en passant par la cité théocratique de Münster, Anvers et les Pays-Bas. On y croise, au hasard des pages, Martin Luther et Philippe Melanchton, Thomas Müntzer, Melchior Hoffmann, Jan Matthijs, Jan de Leyde ou Eloy Pruystinck, mêlés à des anonymes dont le roman propose des portraits haut en couleur.  Dans cette fresque historique "pleine de bruit et de fureur" ponctuée de scènes apocalyptiques, les principaux personnages sont paysans, artisans, gens du peuple, voire du bas-peuple, comme sortis de tableaux de Brueghel l'Ancien. Tout cela sur fond de querelles théologiques et d'enjeux de pouvoir. Passionnant!

Toutefois, ce roman est également étonnant par le fait qu'il n'est pas l'oeuvre d'un auteur unique, mais de quatre jeunes écrivains italiens signant collectivement sous le pseudonyme de Luther Blissett (ce nom, emprunté à un footballeur anglais des années 1980, fut adopté à partir de 1994 par des centaines d'artistes et d'activistes altermondialistes en Europe et en Amérique du Sud). C'est pour cela que L'oeil de Carafa a pu être interprété par certains lecteurs et critiques comme un manifeste politique, une critique radicale, sous forme allégorique, de la situation actuelle en Europe... Terminons en précisant qu'en accord avec leurs convictions en ce domaine, les auteurs autorisent toute reproduction de ce roman (comme de leurs autres oeuvres publiées par la suite, à cinq, sous le nom collectif de Wu Ming), sous réserve que cela ne soit pas dans un but commercial : il s'agit là du principe du copyleft.

Pour en savoir plus, on trouvera facilement sur le Net divers articles et analyses sur ce roman époustouflant ou sur le collectif  Wu-Ming (voir par exemple ici, un article publié sur Rue89).

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